Actualités

Journal de Catherine au GSEF à Dakar, fin et... à suivre!

Catherine Parent, de la Coop La Couverte, de Rimouski, qui offre des services de construction et de rénovation, participait au 6e Forum mondial sur l'économie sociale tenue à Dakar, au Sénégal, du 1er au 6 mai 2023. Catherine nous livre ici son dernier texte portant sur divers ateliers de travail axés sur la situation du logement, autant en Afrique qu'au Québec..

 

Ayant pris une pause de mise à jour lors de l'ouverture du forum officiel et des démonstrations diplomatiques qui risquaient de s'étirer en présence du président du Sénégal, je suis arrivée reposée et curieuse lors de la deuxième journée officielle du GSEF 2023. Parmi la très vaste programmation, j'ai choisi deux ateliers qui me permettent maintenant de partager différentes perspectives sur le logement étudiant abordable et l'autogestion, notamment pour les étudiants, et d'aborder la coopération internationale d'un angle décolonial et renouvelé grâce à la présentation de Quentin Coquillaud et à son initiative de transformer la session autogérée en groupe de réflexion dynamique, divisé en petits groupes principalement composés de Français.e.s, de Québécois.e.s et de Sénégalais.e.s.

 Photo jour 4 groupe



En espérant aller plus en profondeur dans cet article, tout en insérant notre regard positionné dans le concret d'expériences vécues localement, puis mises en perspective plus globalement.

Atelier 1 : Jeunes, emploi et logements étudiants

L'atelier fut d'abord introduit par l'ACLEF — l'Association de Coopération pour le Logement des Étudiant.e.s de France, une association créée en 2015 par des étudiant.e.s souhaitant agir ensemble face à leurs difficultés à se loger.

La prémisse étant que depuis les années 2000, les coûts ont augmenté et conjointement, une augmentation de la précarité des jeunes s'en est également suivie, puisque le logement constitue la plus grande part du budget des jeunes aux études, d'autant plus dans des villes comme Paris ou Bordeaux, où il est devenu très difficile de trouver une unité abordable dans un marché locatif à la fois concurrentiel et discriminatoire. 

Autre observation phrasée par l'ACLEF sur la situation en France : 

Les logements sociaux ne sont plus adaptés aux besoins actuels. En effet, les logements sociaux, en plus de n'être admissibles aux étudiant.e.s que depuis trois ans, sont de grands logements qui ne conviennent pas pour des personnes seules.

La solution : agir comme intermédiaire entre les bailleurs sociaux et les collectivités territoriales possédant des logements vacants afin de gérer la création de colocations étudiantes à prix modique. Autrement dit, la forme juridique de l'association permet à celle-ci d'exercer le rôle d'intermédiaire avec une expertise en gestion locative dans le but de répondre facilement aux défis du logement étudiant (baux multiples, taux de rotation rapide, nécessaire fluidité de candidatures, etc.)

Cette démarche aide également les étudiant.e.s étranger.ère.s (plus d'un tiers des utilisateur.rice.s) qui, en plus d'avoir de la difficulté à obtenir des garanties suffisantes et à donner une avance sur le loyer, subissent souvent plus de discrimination dans le processus de sélection, puisqu'en étant éloigné.e.s de leurs familles, ils-elles ne peuvent compter que sur un réseau d'entraide limité. La somme demandée peut varier entre 2 000 et 10 000 euros pour un.e Sénégalais.e, un montant exorbitant et précarisant. L'association fournit donc de l'accompagnement pour obtenir un « garant » et fonctionne sur le principe de premier.ère arrivé.e, premier.ère servi.e. Par ailleurs, l'association s'efforce également d'animer ces communautés de locataires par l'intégration de collaborations pour la récupération de meubles usagés à très bas prix. 

Parmi les obstacles observés, la participation active et suffisante des jeunes a été soulevée. En effet, les études s'accompagnent pour plusieurs de petits boulots et laissent peu de temps pour l'implication militante, pourtant à l'origine de L'ACLEF.

Fait intéressant, la problématique de l'accès au logement touche à la pierre angulaire du libre marché, la propriété privée et ce que l'on en fait. Il est donc bien rare de voir une réelle prise de responsabilité de la part du public sur ces questions, comme on a pu l'observer d'ailleurs plus près de nous au Québec. Lorsque ce sont des organisations collectives comme des entreprises en économie sociale et solidaire (ESS) qui proposent des solutions, voire une prise en charge, c'est souvent la confiance qui fait défaut.

Dans le cadre d'un autre projet — sénégalais cette fois — qui nous a été introduit, l'implication des jeunes ne fut pas un problème. Seul et éternel obstacle : le financement. 

Dans une commune de la banlieue dakaroise où les jeunes sont nombreux, des réflexions ont été amorcées sur des problématiques afin d'aller vers un plan de développement communautaire. 

Ainsi le projet présenté — dont le nom m'échappe — est issu du forum communal et impliquait donc une fédération de 15 associations de jeunes et une association de femmes; tous et toutes unies pour créer des emplois et contrer le chômage. Encore une fois, la situation démographique du Nord et du Sud s'opposent et les enjeux qui s'y rattachent varient, mais je suis restée sous l'impression que c'est également une question culturelle et que l'individualisme tacite des pays développés au détriment de l'Afrique notamment, s'oppose à des principes d'entraide répandus et allant de soi dans une économie principalement informelle prenant place au sein des différentes communes et collectivités. 

Dans le cas du projet pilote qui nous a été présenté, l'autogestion des communautés a porté fruit et a eu pour effet de diversifier des activités déjà existantes comme la transformation de diverses matières premières par les femmes et l'ajout d'activités événementielles. Il a aussi été question d'implanter des agents de sécurité de proximité pour accroître la sécurité dans la banlieue. En résumé, des enjeux identifiés par les personnes concernées, avant un accompagnement structurel et financier qui a, entre autres, permis de « capitaliser les savoirs » via des ateliers pour entraîner une mise à l’échelle et une reprise du modèle par l’État. 

Un participant à la séance était également présent pour présenter Habitat Jeunes, un autre projet ayant pris racine en France afin de répondre à la diversité des situations des jeunes, et ce dans un contexte de compétitivité forte dans le privé, notamment dû à l'augmentation des locations Airbnb. Au-delà de la communauté étudiante, cette initiative s'adresse aux jeunes adultes en voie de stabilisation professionnelle. Donner accès à des logements moyennant de faibles conditionnalités et permettre l'autonomisation des jeunes par le logement furent donc les principaux objectifs visés par l'approche d'Habitat jeune.

Le représentant de L'ACLEF n'a pas manqué de lancer la balle à maintes reprises au Québécois Laurent Lévesque, de L'Unité de Travail en Implantation de Logement Étudiant (UTILE), qui est notamment président du Chantier de l’économie sociale. En effet, au Québec, il n'existe pas de logements sociaux vacants et s'ils le sont, ils tombent en ruine. UTILE a donc été créé en 2012 par et pour les étudiant.e.s, c'est-à-dire avec les associations étudiantes et leur base militante, afin d'augmenter l'offre de logement et ainsi offrir des appartements abordables maintenant et pour le futur, tout en diminuant la pression exercée par la communauté étudiante sur les logements existants des quartiers entourant les établissements scolaires. Le modèle implique d'investir beaucoup au démarrage pour carrément construire de nouveaux logements, mais avec la possibilité de créer des revenus autonomes stables par la suite par le paiement des loyers par les locataires. Fondé en OBNL, 20 % des fonds d'investissement d’UTILE provient du public contre 80 % de financement emprunté. 

Enfin, nous avons également eu accès à la perspective sénégalaise autour de la question du logement étudiant, Dakar étant une capitale comptant 10 000 à 30 000 étudiant.e.s. Ici, les associations étudiantes prennent en charge la gestion des logements étudiants qui sont mis à leur disposition et les places disponibles sont en partie réservées aux meilleurs élèves selon des quotas plus ou moins établis, qui sont basés sur la méritocratie. Les autres sont souvent distribués entre les proches des associations. 

Certaines universités, comme celle de Saint-Louis, fournissent quant à elle du logement pour tous leurs étudiant.e.s, sauf exception. L'enjeu est le refus grandissant de la part des propriétaires d'accepter de louer aux étudiant.e.s..

Au Sénégal, les étudiant.e.s naviguent ainsi entre ces modèles :

  • le modèle classique/étatique qui offre du logement abordable;
  • les associations qui gèrent des appartements plus chers, mais dont le loyer est souvent pris en charge par les municipalités pour leurs ressortissant.e.s parti.e.s étudier à Dakar

Une solution a été proposée par un étudiant en droit lors de l'atelier autogéré : le développement d'une politique nationale sur le logement étudiant.

Au Bénin, il semble qu'il y ait carrément absence d'associations étudiantes et beaucoup plus de logements privés autour des universités. Le problème, c'est que lorsque les étudiant.e.s. entament leur vie professionnelle, ces derniers demeurent dans leur logement et créent de la gentrification autour des campus. Par conséquent, de nouvelles constructions doivent être faites, ce qui stimule la spéculation et nuit grandement à l'accessibilité. 

Atelier 2 : Mobilisation des acteurs de l'ESS pour des coopérations Nord-Sud, entre territoires, sur des enjeux partagés

Le second atelier auquel j'ai assisté cette journée-là portait sur la collaboration internationale Nord-Sud. Il était animé par Quentin Coquillaud de Xylm, une association basée à Rennes, en Bretagne, dont l'objet social est « d’accompagner les dynamiques de transitions économiques, solidaires et durables en favorisant les synergies et le renforcement mutuel des capacités des acteurs en France et dans le monde ». 

Quentin avait invité des représentant.e.s de la Coopérative de développement régional de l'Outaouais et des Laurentides (CDROL) — les fiers résistants de la fusion des Coopératives de développement régional en la CDRQ — et de la Chambre régionale en économie sociale et solidaire (CRESS) de la Bretagne pour explorer de possibles principes de Synergie Nord-Sud à travers la collaboration concrète et mutuelle entre la France et le Canada, plus spécifiquement entre la Bretagne et le Québec, deux territoires et populations liés par des liens historiques.

L'Atelier a débuté par une critique décomplexée et nécessaire de la solidarité internationale afin de cerner les limites de l’aide au développement d'un point de vue décolonial. Ont été d'abord soulignés les « moteurs critiquables » de ces rapports de coopération,  comme la vision d’un modèle de développement unique et une volonté de voir les pays « moins développés » gravir les échelons vers « l’idéal capitaliste ». soi-disant atteint par les pays dits « développés » pourtant devenue une vraie problématique à l’échelle mondiale. Il était aussi pertinent d'opposer la posture néo-coloniale et paternaliste des organisations de solidarité internationale et leur vision interventionniste, voire charitable, à une organisation autogérée et horizontale — plus souhaitable donc — de démarches mutuelles et indépendantes entre acteurs de l'ESS actifs sur des territoires distincts.

Alors que les modes d’intervention privilégiés en situation de crise touchent principalement la technique, la méthodologie et le financement, le modèle critiqué lors de cette session autogérée ne peut qu'apparaître comme étant dépassé. En effet, maintenant que les pays du sud ont gagné en compétences techniques, les ONG se retrouvent surtout avec le rôle du financement, réitérant ainsi un rapport de domination, parce que qui finance détient le pouvoir et l'autorité sur ce qui est fait avec les fonds. Par ailleurs, l'intervention à l'international entraîne une délocalisation de l’aide requise au niveau local, puisque malgré l'image dorée des pays dits du Nord, nous sommes loin d'avoir réglé nos propres problèmes de société.

Plus concrètement, le désintérêt des jeunes et leur désengagement auprès des ONG ainsi que le ressentiment des populations locales envers les partenaires internationaux sous-entendent une inévitable perte de légitimité et la fin possible de « l’intermédiation ».

La question qui a ensuite été posée était « Pourquoi alors et comment faire de la coopération internationale ? »

  • S’inspirer des solutions et du défrichage fait ailleurs
  • Se motiver
  • Capitaliser (échange de savoirs faires et d'expériences en lien avec des enjeux similaires) 
  • Prendre en compte la globalité
  • Prendre du recul
  • Échanger
  • Cultiver notre ouverture et notre capacité d’adaptation
  • Passer à l’échelle

Cette énumération m'a ramenée aux premiers jours du pré-forum jeunesse où j'exposais le cas de La Couverte dans le village des objectifs de développement durable (ODD). Les visiteur.euse.s sénégalais.e.s ne manquaient pas de me demander ce que j'étais venue chercher à Dakar et ce que j'avais à leur proposer comme partenariat. J'aurais aimé avoir cette liste en tête dès le début, plutôt en cohérence avec mes objectifs personnels. En effet, il n'a jamais été question de déployer La Couverte en Afrique, mais bien d'ouvrir nos horizons en tant qu'entrepreneurs sociaux et solidaires afin d'échanger sur des enjeux universels tels que l'habitation et partager de bonnes pratiques pour y répondre.

Dans le cas impliquant le Québec et la Bretagne présenté par le panel d'intervenant.e.s formé par Quentin, la collaboration entre les pôles d’ESS et la concertation avec des élu.e.s semble avoir permis de mettre en lumière divers moyens pour atteindre une vision politique similaire. Exemples de résultats concrets issus de cette collaboration : la Ville de Gatineau a été la première ville au Québec à se doter d'une politique ESS et en 2005, le FFQCD (Fonds franco-québécois pour la coopération décentralisée) a été créé pour soutenir la coopération franco-québécoise au niveau local et régional.

Toutefois, un enjeu majeur persiste : comment faire de la coopération entre pays dont les revenus, le contexte socio-politique et les structures sont très différentes.

Stratégie proposée : 

  • Offrir de l'accompagnement dans l’internationalisation; Penser global, agir local ;
  • Réfléchir aux accords et lignes d’approvisionnement et aux conséquences des liens commerciaux, soit aux impacts du local à l’étranger;
  • Cultiver une meilleure compréhension pour permettre la possibilité de passerelles;
  • Considérer les objectifs de développement durable comme une porte d’entrée vers un langage commun plutôt que comme une prescription à suivre à la lettre;
  • Viser le renforcement mutuel entre acteurs ESS et non des rapports de domination ou basés sur la charité.

C'est à ce moment-là que nous avons formé quatre petits groupes afin de mettre l'intelligence collective à profit et se pencher sur les freins à dépasser dans le cadre de la coopération internationale.

Voici les questions et les réponses sur lesquels les participant.e.s de la session se sont penché.e.s :

Comment avoir des apports réciproques entre pays ?

Focuser sur des enjeux moins spécifiques, plus concrets et applicables dans toutes les régions du monde comme le leadership féminin, l’habitation, la création d’emploi, la transformation alimentaire, etc. 

Comment dépasser les comparaisons techniques ?

  • Bien cibler les groupes d'échange pour former des partenariats mutuel, souvent appelés « gagnant-gagnant »;
  • Étudier le contexte politique, économique, socioculturel, technologique, environnemental et légal (PESTEL) de chacun afin de se familiariser avec le contexte et les contraintes de « l'autre »;
  • Se concentrer sur le partage de savoirs immatériels (structure organisationnelle, modèle d'affaires);
  • S'intéresser justement aux techniques utilisées sur les différents territoires et s'ouvrir à de possibles transpositions, sans pour autant prendre pour acquis que les objectifs sont les mêmes.  

Notre groupe a conclu qu'il valait mieux cibler des objectifs similaires, quitte à mobiliser des moyens et des ressources différentes (exemple : adapter nos habitations aux changements climatiques et développer la transformation alimentaire locale.) Si, au Nord, les machines aident progressivement à combler le manque de main-d'œuvre, l'Afrique, quant à elle, n'a pas toujours intérêt à développer ses industries aussi intensément qu'en Occident et souhaite au contraire créer de l'emploi.

Comment dépasser le pouvoir hiérarchique de l’argent ?

Étonnamment — ou pas — les points mentionnés par ce groupe résonnaient énormément, non seulement dans une perspective de coopération internationale, mais également au niveau de notre réalité au Québec et au Canada. Qui a déjà mené des demandes de subventions gouvernementales comprendra tout de suite. 

  1. Premier problème identifié : pouvoir et argent viennent souvent avec des objectifs politiques pré-définis au lieu de partir du bas. 
  2. La temporalité imposée par les bailleurs de fonds représente aussi un obstacle considérable quand vient le temps de bâtir un projet et précipite parfois les étapes, nuisant par le fait même à son potentiel de pérennité. 
  3. Le classique financement par projet qui mobilise énormément de temps et d'argent pour les travailleur.e.s et bénévole.s déjà surmené.e.s, alors qu'un financement à la mission sans multiples conditions et spécificités permettrait des avancées beaucoup plus concrètes et utile à la société, en lien directement avec les besoins auxquels les organisations ont voulu répondre en premier lieu.

Comme quoi ce qui apparaît comme un mal nécessaire au Québec et le prix à payer pour accéder à du financement public mériterait peut-être d'être reconsidéré avant de proposer des modèles semblables ailleurs dans le monde.

Comment dépasser les postures néo-coloniales et le poids de l’histoire ?

  • Toujours prendre l’avis de toutes les parties prenantes; 
  • Se considérer dans un environnement géographique distinct;
  • S'écouter pour se comprendre;
  • Faire preuve d'humilité et arrêter de donner des leçons (pour le Nord);
  • Favoriser l’éducation pour permettre davantage d’autodétermination (pour le Sud);
  • Autre grand problème : le nord a les informations sur le Sud, alors que le Sud ne sait pas grand chose sur le Nord. Il y un véritable problème de mobilité et une perception erronée voulant que les pays du Nord sont des modèles, alors qu’ils ont aussi de nombreux problèmes. Bref, il vaudrait mieux de pencher sur nos propres enjeux au niveau local avant de venir s’ingérer au Sud;
  • Revoir ses attentes par rapport aux solutions amenées par la coopération internationale et revaloriser l'autonomie; 
  • Avoir une approche qui considère des apports pertinents de chaque côté et qui restitue la confiance entre les parties.

Photo jour final 2 personnes

Économie sociale Bas-Saint-Laurent
10, rue de l’Évêché Est, bureau 203
Rimouski (Québec) G5L 1X4
 
Téléphone : 418-732-6248

Économie sociale Bas-Saint-Laurent est soutenu par :

MESI MRC matapedia rgb degrade